20/02/2016

Pas touche à mon accent circonflexe

La réforme de l’orthographe allume le feu. Il aura suffi que quelques éditeurs de manuels scolaires français décident d’appliquer des modifications vieilles de 25 ans pour que l’indignation bouillonne. Et tant pis si la vénérable Académie française avait donné son aval à ces changements. Tant pis si les principaux dictionnaires acceptent ces nouvelles graphies. Tant pis si ces modifications demeurent optionnelles et que les anciennes formes seront toujours acceptées. Tant pis si de nombreux mots s’écriront de manière plus logique et conforme à leur prononciation, comme «évènement» au lieu d’«événement».

Les réactions négatives prennent le dessus. «Triste que les immortels empêchent les mots de l’être», twitte un internaute. Des accusations politiques visent la ministre Najat Vallaud-Belkacem, accusée de vouloir démanteler un patrimoine et jeter la culture francophone aux orties. Tout cela pour quelques accents circonflexes et des lettres devenues optionnelles.

La virulence des réactions suggère que ce débat ne se résume pas à l’orthographe. Cette réforme permet de recycler des accusations de fond contre une école régulièrement accusée de laxisme, quand ce n’est pas de tous les maux de la société. La question de fond semble enfin identitaire: les plus conservateurs jurent qu’on ne leur fera pas changer d’un iota leur chère langue maternelle, porteuse d’une tradition, d’une culture et d’une identité dans un monde déboussolé aux frontières ouvertes. Pas touche à mon accent circonflexe, mon toit, ma patrie.

Il suffit pourtant de relire quelques pages de Rabelais ou de Villon pour se rappeler que notre langue évolue. Au lieu de se quereller sur des circonflexes et sur quelques traits d’union, c’est plutôt à l’illettrisme qu’il conviendrait de s’attaquer. Un problème bien plus inquiétant.

02/12/2015

Coup de frein sur le magot de la retraite

Le Conseil fédéral ose s’attaquer à un principe sacro-saint: la liberté de chacun à disposer de son deuxième pilier. De nombreux Suisses utilisent ce bas de laine destiné à leur retraite pour acheter un logement ou bâtir une maison. D’autres pour se lancer dans une activité indépendante. Ou tout simplement pour disposer d’un capital au moment de sa retraite.

Le gouvernement entend mettre le holà en rappelant un autre principe: l’argent destiné à la retraite doit le rester. Le projet de loi qu’il a lancé hier en consultation vise à juguler l’explosion des prestations complémentaires: ces aides publiques destinées à empêcher les gens de sombrer dans la pauvreté ont augmenté de 68% depuis 1993. La facture annuelle se monte à 4,5 milliards pour la Confédération. Il paraît donc nécessaire de fermer la porte aux abus éventuels, en tout cas d’empêcher les personnes de flamber le magot de leur deuxième pilier, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, et de venir ensuite réclamer l’aide publique.

 

"Le deuxième pilier avait été conçu comme un complément à l’AVS, comme une touche de beurre sur les épinards. Mais il fait aujourd’hui partie du plat de résistance"

 

Sujet urticant, cette révision promet une empoignade en règle, entre une droite qui invoque la responsabilité des individus et une gauche soucieuse d’éviter un accroissement de la pauvreté chez les seniors. Conscient de marcher sur des œufs, le Conseil fédéral a d’ores et déjà nuancé son projet de durcir la législation, en maintenant la possibilité d’investir son deuxième pilier dans le logement. Après tout, l’immobilier est aussi une forme d’épargne.

La difficulté de ce débat tient à ce que la révision touche à la fois aux cotisations individuelles et aux finances publiques. Créé il y a plusieurs décennies, le deuxième pilier avait été conçu comme un complément à l’AVS, comme une touche de beurre sur les épinards. Mais il fait aujourd’hui partie du plat de résistance. Toute tentative pour changer le système est problématique car elle oblige à faire un choix entre la liberté et la solidarité.

26/08/2015

Le congé paternité est en marche

Les femmes suisses ont dû attendre soixante ans avant d’obtenir (enfin), en 2005, un congé maternité. Les hommes accepteront-ils de patienter autant de temps avant de décrocher un congé paternité? Le sondage publié dimanche dernier est incroyablement net: l’immense majorité des Suisses considère que la naissance d’un bébé est aussi l’affaire du père et que celui-ci doit prendre du temps pour gérer l’événement. Preuve, s’il en fallait, que le rôle paternel au sein de la famille a subi une révolution ces dernières décennies: la présence du papa dans les premières semaines de la vie d'un enfant semble aller de soi pour tout le monde.

La Suisse accuse un retard considérable sur certains pays nordiques en matière de congé parental. Après une législature où les partis ont joué des coudes pour venir au chevet de la famille, il serait fâcheux que le monde politique s’en tienne au méchant aphorisme du ministre Queuille: «Il n’est pas de problème qu’une absence de solution ne finisse par résoudre. »

La date de parution de ce sondage n’est bien entendu pas anodine: ces chiffres étaient publiés la même semaine où les partis entraient dans la dernière ligne droite avant les élections fédérales d’octobre. Le but de la gauche et des syndicats est de dépasser le thème de l’asile, qui a tout dominé ces derniers mois. Mardi dernier déjà, le PS et le PLR mettaient habilement en scène une prise de bec entre leurs présidents respectifs pour essayer de recentrer le débat sur les fondamentaux: économie, salaires, logements…

Le congé paternité est aussi un choix de société, mais il serait faux de le réduire à un combat gauche-droite. Des entreprises comme Migros, Swisscom ou Google offrent déjà une telle prestation, dans l’idée qu’un soutien aux familles contribue au bien-être et à la productivité de leurs employés. Le secteur privé montre la voie: la droite progressiste aurait tort de l’ignorer.