01/12/2014

Ne pas oublier d'éteindre en sortant

Paradoxe. La Suisse s’apprête à sortir du nucléaire en restant dans le nucléaire. Le débat marathon qui commence à Berne était censé accélérer le crépuscule de l’ère atomique dans notre pays. Mais l’incroyable faculté du parlement à tricoter du consensus en ruban a encore frappé: au lieu d’une date butoir pour débrancher les réacteurs, une majorité propose d’accorder à chaque centrale un sursis de dix ans, renouvelable, sans autre limitation que des impératifs de sécurité.

Le calendriertopelement.jpg de sortie de l’atome peut dès lors s’étaler jusqu’aux calendes grecques. La seule certitude dans ce domaine reste la fermeture de Mühleberg en 2019, pour des raisons économiques. Désillusion pour ceux qui espéraient une décision claire, trois ans après l’accident de Fukushima. Le grand soir écologique, tant attendu par des générations de militants, ceux de Verbois, de Superphénix, de Kaiseraugst, plonge à nouveau dans le bassin de refroidissement. Une chape de béton menace de recouvrir le rêve exprimé par Doris Leuthard un jour de mai 2011. Lot de consolation pour les ennemis de l’atome: le peuple aura le dernier mot si les Verts maintiennent leur initiative populaire «Sortir du nucléaire».

Restent les autres points du débat qui s’engage aux Chambres fédérales: économies d’énergies, protection du climat et soutien aux renouvelables. C’est peut-être là que réside l’essentiel, car ces mesures ouvrent l’ère de «l’après», quelle que soit la durée de péremption des centrales atomiques. Le parlement est sur le point d’accélérer une transition technologique et culturelle déjà amorcée par beaucoup de collectivités et de particuliers.

Même si les craintes pour la sécurité de l’approvisionnement et le prix du courant tempèrent les ardeurs, la direction est donnée. Et il faudra bien, un jour ou l’autre, songer à éteindre les réacteurs en sortant.

02/10/2014

Ces paysans inspirés par Che Guevara

Rêveurs autoproclamés, les militants du syndicat agricole Uniterre en font trop. Leur initiative «Pour la souveraineté alimentaire» lancée cette semaine ressemble à un catalogue de toutes les doléances imaginables dans le monde rural. Le texte ne propose rien moins que: de taxer drastiquement les tomates importées, protéger la terre, assurer des salaires minimaux aux paysans, garantir leur survie, imposer des prix plancher pour les patates ou le lait, interdire les OGM… De quoi protéger sous cloche hermétique une agriculture déjà subventionnée à raison de 3,5   milliards par an.

 

Mais les trublions d’Uniterre ont bien retenu la leçon de Che Guevara: «Soyez réalistes, demandez l’impossible.» Vagues cousins suisses de José Bové, ces militants alternatifs ont l’habitude de protester fort et de scander des slogans dans les mégaphones.

Leurs combats sont rarement couronnés de succès immédiats, comme la récente croisade du viticulteur genevois Willy Cretegny, mais l’essentiel n’est peut-être pas là: ils attirent l’attention sur les difficultés du monde rural et suscitent la sympathie d’un consommateur qui se découvre une cause commune avec les producteurs. Pendant ce temps, le lobby majoritaire des paysans avance ses pions à Berne et récolte des fruits concrets de ce soutien populaire.

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La majorité des paysans est en désaccord avec Uniterre mais se garde bien de critiquer le petit syndicat; il sert la cause commune. Mieux: ajouté à l’initiative de l’Union suisse des paysans, à celle des Verts et à celle des Jeunes socialistes, le texte idéaliste d’Uniterre promet de renforcer à Berne le débat sur les denrées alimentaires.
La grande «alliance pour le terroir» inaugurée avant les élections fédérales de 2011 est de retour. Gauche, droite, écolos et UDC, paysans et consommateurs, tout le monde veut des produits de qualité dans son assiette.

12/09/2014

De l'usage de la charcuterie en politique

 

La charcuterie est de retour sur les affiches politiques. En l’occurrence, c’est une saucisse de veau rôtie: elle illustre les nouvelles affiches du comité de campagne pour l’initiative «Stop à la TVA discriminatoire dans la restauration» qui sera votée le 28 septembre. Il s’agit de mettre fin à la terrible discrimination entre les saucisses: «Bratwurst-Diskriminierung Stoppen.»

 

Ce visuel croquignol rappelle immanquablement celui de la votation pour l’ouverture nocturne des shops de stations-services, le 22 septembre 2013. «Légaliser les saucisses à rôtir», proclamait l’affiche de campagne.  Il s’agissait de permettre la vente de ce produit  de boucherie entre 1h et 5h du matin.

 

 

Soit dit en passant, les Suisses ont dit oui à la saucisse à rôtir, mais avec un effet discutable:  une année après le vote, le shop de Lully (FR), unique magasin routier ouvert 24h/24 en Suisse romande, ne vend toujours pas de saucisse fraîche la nuit. Vérification faite il y a quelques jours.

Mais l’image de la saucisse deviendrait-elle un gage succès pour une votation? Gastrosuisse semble le penser. «Ce met simple fonctionne bien comme symbole unificateur, constate Gianni Haver sociologue et spécialiste de l’image en politique. La fondue serait davantage un plat national que la saucisse, très germanophone, mais elle charrie d’autres images comme la convivialité qui auraient brouillé le message.» Surtout, la fondue se vend peu à l’emporter.

Le message vise une clientèle populaire. D’autres visuels de Gastrosuisse opposent une photo d’ouvrier attablé en train de manger son menu du jour au bistrot (taxation à 8%) à une photo de riche en train de déguster du caviar (taxation à 2,5%). Ou une photo de mamie en train de manger un croissant (8%) à une photo de jeune snobinarde dégustant des suchis (2,5%).

Droite cassoulet contre gauche caviar? Il faudra un jour étudier les rapports entre calories et orientations politiques. En attendant, Gianni Haver constate que «la saucisse n’est certainement pas bonne pour le cholestérol, mais elle est très efficace comme image de propagande.»

Parmi les gagnants assurés de cette votation figurent les bouchers-charcutiers, ravis de cette publicité fédérale. La marque Bell avait sorti en 2005 une publicité appelée «Charcuterie fédérale». Sept saucisses figuraient les conseillers fédéraux de cette année-là. Avec Micheline Calmy-Rey en gendarme, Pascal Couchepin en boutefas et, tout à droite, Christoph Blocher en cervelas.