20/03/2015

Rien n'est gagné pour les espions

Les services de renseignement suisses sont si démunis face aux menaces que c’en est un sujet de plaisanterie. Le comble, c’est encore l’impossibilité de procéder à des écoutes dans des lieux privés. Comme si tous les terroristes potentiels attendaient d’être dans des lieux publics pour se confesser avec des haut-parleurs. Manchots dans un tournoi de lutte, nos barbouzes helvétiques souffrent d’inquiétantes lacunes, à l’heure où la menace terroriste étend son ombre sur le continent.

La nécessité d’une nouvelle loi sur le renseignement s’impose donc comme une évidence. Mais renforcer sans contrôle la panoplie de gadgets de nos espions présente aussi des risques de dérapage, qui ne sont pas que des fantasmes de la gauche. En 2010, tout le monde croyait le scandale des fiches politiques des années 1980 enterré. Erreur, des milliers de fiches inutiles ont été découvertes au Service de renseignement de la Confédération (SRC). Plus récemment, en 2013, un employé du SRC a pu emporter des disques durs entiers de données confidentielles dans un sac à dos, tranquille pépère. La gestion du SRC par son chef actuel, Markus Seiler, l’homme d’Ueli Maurer, est loin d’inspirer confiance. A Berne, des doutes s’expriment jusque dans les rangs de l’UDC.

On peut considérer que ces états d’âme sont superflus face à l’horreur djihadiste. Mais ce serait une erreur de n’accorder aucune chance à un référendum. Rien n’est acquis, car la mémoire collective est courte, terriblement courte. D’ici à ce que le peuple se prononce sur un référendum, une nouvelle affaire Snowden ou un nouvel attentat pourrait influencer l’opinion. A choix. Ce n’est pas du cynisme, juste de la stratégie politique. La droite le sait bien, elle qui compte sur un oubli prochain de Fukushima pour renégocier l’avenir du nucléaire.

06/05/2014

Les anti-Gripen devraient voter Gripen

gripen,votation,18 maiIl faut acheter le Gripen...

Les opposants à l’acquisition de l’avion suédois le 18 mai devraient se raviser sur la question. Moins cher que ses concurrents, moins performant, moins longtemps en l’air, moins polluant, moins bruyant que d’autres appareils similaires: ce jet en kit est une punition pour les Forces aériennes. Elles qui rêvaient de l’Eurofighter ou du Rafale.

Ces derniers jours, des rumeurs circulent à Berne sur l’acquisition idéale qui ferait saliver les pilotes: le Lockheed Martin F-35 américain, successeur naturel du F/A-18. Si les opposants veulent vraiment, comme ils le disent, priver l’armée d’un «beau joujou», alors le Gripen est idéal.

La Suisse devra de toute manière, tôt ou tard, racheter un avion. Le peuple a dit plusieurs fois dans les urnes qu’il tient à pérenniser une armée et une industrie de l’armement. La défense aérienne fait partie de la panoplie. Il faudra donc remplacer, tôt ou tard les F-5 Tiger achetés en 1965, bientôt bons pour la casse.

Un achat du jet suédois nous dispensera de devoir recommencer une procédure d’achat qui aboutirait dans cinq ou dix ans à proposer un appareil plus performant et peut-être plus coûteux. L’alternative pour les opposants est donc celle-ci: avaler la pilule tout de suite ou prendre le risque de devoir avaler tout le pilulier plus tard.

On peut comprendre que beaucoup aient envie de dire non. Une communication désastreuse, un ministre de la Défense qui accumule les gaffes, les contre-vérités et les blagues douteuses.Un projet donné pour mort en 2012 et qui n’a été ressuscité que par l’acharnement de la majorité bourgeoise du Parlement. Et puis ce climat politique orageux de l’après-9 février, avec cette «autre Suisse», celle des villes, celle qui a voté non et qui brûle d’envie d’infliger un camouflet à l’UDC.

On comprend aussi les doutes de certains face à l’urgence d’instaurer une police aérienne permanente (à laquelle le Gripen serait indispensable). La défense nocturne du ciel suisse, c’est l’Arlésienne de notre politique de sécurité.

Après avoir mis en place le système de radars FLORAKO en 2003, les autorités suisses ont laissé moisir le dossier pendant dix ans. «L’urgence» ne peut-elle pas attendre quelques années supplémentaires? Pendant ce temps-là nos 32 F/A-18 Hornet resteront parfaitement fonctionnels.

Bref, il y aurait de bonnes raisons de dire non. Mais comme l’expliquait récemment une épouse avisée, dire toujours non aux envies de son conjoint n’est pas la meilleure politique. Imaginez un époux en pleine crise de la quarantaine qui veut se payer une moto. On peut se braquer et prendre le risque d’une crise ouverte durable. Mieux vaut, de manière plus intelligente, dire oui  et intriguer habilement pour qu’il achète le modèle le moins coûteux, le moins rapide et le moins tape-à-l’œil.

Achetons ce Gripen et qu’on n’en parle plus.

19/02/2014

Gripen, la peur contre l'ironie

Le pirate de l'air qui a détourné l'avion d'Ethiopian Airlines vers Genève ce lundi n'obtiendra probablement pas l'asile politique. Mais il a lancé malgré lui la campagne de votation pour l'achat du Gripen, le 18 mai prochain.
La Suisse est la risée de l'Europe depuis deux jours. Depuis que l'on sait que nos pilotes de chasse dorment la nuit quoiqu'il arrive. Les partisans et opposants ont réagi à chaud ces dernières heures. La campagne décolle. Il est intéressant de voir comment les uns et les autres plient les arguments pour récupérer ce fait divers.

Les opposants au Gripen jouent sur du velours: c'est Ueli Maurer qui n'a pas voulu de police aérienne permanente. Bien vu. Le ministre UDC a renoncé en 2010 à mettre sur pied une police des airs permanente. Mais ce que les opposants oublient de dire aujourd'hui, c'est qu'ils ne veulent pas de cette police.
La gauche a lutté ces dernières années  pour raboter le budget du DDPS et s'est opposée au paquet de 5 milliards (dont 300 millions pour le Gripen) imposé l'an dernier par le Parlement, ce qui a incité le ministre de la Défense à faire des choix. Verts et socialistes en appellent à davantage de coopération avec les forces européennes. Quoi qu'ils en disent, les opposants au Gripen sont donc coresponsables de notre incurie aérienne.

Les partisans du Gripen insistent sur le fait que les avions de chasse italiens qui ont escorté le Boeing éthiopien n'auraient pas pu faire usage d'armes dans le ciel suisse, en raison de la souveraineté. Fait indiscutable: les accords passés avec l'Italie, l'Allemagne, la France, et en partie l'Autriche, permettent aux jets de suivre des avions suspects dans l'espace aérien voisin, pas davantage.
Mais ce que les partisans oublient, c'est qu'il n'est pas question de tirs. Qui imagine que le politique donne l'ordre d'abattre un avion civil transportant 200 personnes à son bord? Quant à l'hypothèse d'un engagement militaire contre une puissance étrangère, elle demeure peu probable. Comme le disait un sénateur en visite à une troupe d'obusiers blindés au Tessin, il y a quelques années: "Je suis rassuré de savoir que les Italiens ne pourront pas nous attaquer depuis Domodossola."

Les accusations d'incurie des opposants ne valent pas mieux que la volonté de distiller la peur avec de pures hypothèses.
Une information, au moins, est concrètement mise en évidence aujourd'hui: le Département de la Défense lie l'achat des 22 Gripen (qui s'ajouteront aux 32 F/A-18) avec la mise sur pied d'une force d'intervention permanence, dès 2016 avec des Gripen de location, puis dès 2020 avec la nouvelle flotte. Il coûtera au bas mot 25 à 35 millions de francs par année et l'engagement de cent personne pour assurer la "neutralité" et la souveraineté de notre espace aérien. C'est donc bien un enjeu lié à l'achat du Gripen.

Mais la présence de notre armée dans les airs, lundi matin avant l'aube, n'aurait concrètement rien changé au détournement du Boeing éthiopien.